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Jijel, Archéologie d'un espace

 


Archéologie

« Le passé n'est pas derrière nous, il est sous nos pieds » Proverbe arabe

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 Le milliaire de Mechta Skaïf

Le milliaire de Mechta Skaïf &
La Respublica Vahartanensium

Au mois de décembre 2009, je reçois un sympathique message de monsieur Pierre Morizot, qui me fit avec délicatesse une remarque à propos de mon interrogation sur le manque de vestiges romains au nord du mont de Bouafroune et le peu de ceux qui pourrait exister sur les deux versants de l’oued R’ha dans la région d’El M’had.

Il m'a alors informé qu’il connaissait bien cette région, mitoyenne du col de Fedoulès, et par delà celles du Tassadane et du Zarza, où il eut à étudier un milliaire inédit découvert près de mechta Skaïf, ainsi que d’autres épigraphies du bassin versant de l’oued Bou Krissa qui se jette à oued Endja, et celles du domaine qui s’étend du col de Fedoules jusqu’à l’oued El Kébir (Ampsaga), la limite entre la Numidie et la Maurétanie.

Il m’a également révelée son étude d'une une dédicace également inédite à Antonin le Pieux, en provenance de Tucca près du Hammam de Béni Haroun dans le Zouagha. J’y reviendrais en seconde partie.

TassalaVue de Tassala

De fil à aiguille, après échange de plusieurs autres messages, il décida de m’envoyer quelques documents relatifs à notre région, et parmi eux les articles en question ; ceux relatifs au milliaire de la mechta Skaïf, à la dédicace d’Antonin le Pieux de Henchir Labiod et également le texte très intéressant de Pierre Salama au sujet de la voie antique entre Igilgili et Sitifis.

Dans ces articles, ou je vais vous épargner les détails, il raconte comment le Docteur François Morizot, son fils, médecin coopérant en poste à El M’had dans la wilaya de Jijel et deux autres médecins, le Docteur Michel Sansbussy et le Docteur Jocelyn Mermet à qui il doit la majeure partie des photographies, ont trouvé au sud du col de Fedoules, plusieurs inscriptions inédites. Après avoir alerté les autorités algériennes, F. Morizot entrepris d’en faire l’inventaire avec l’aide de ces compagnons.

Dans son étude finale de cette région, P. Morizot a constaté que dans « un quadrilatère de 6 km sur 10, ont pu être relevés, outre l'important milliaire de la Respublica Vahartanensium, 15 inscriptions ou fragments d'inscriptions funéraires inédites, qui viennent s'ajouter à la dizaine déjà connues grâce au C.I.L. VIII ». Ce sont les inscriptions de R'dir es Selam, de Mechta Aïn Safsaf, de ceux à l'ouest de Mechta Beni Bou Redja et de Sidi Sandellouz, dont nous ne parlerons pas ici pour l'instant.

Description du milliaire de Mechta Skaïf

Laissons P. Morizot expliquer le contexte de cette trouvaille : « Le milliaire en question a été trouvé sur la rive droite de l'oued Tessal, légèrement au sud du hameau appelé Mechta Skaïf, où l'Atlas archéologique (n° 105) mentionne l'existence d'un bourg romain situé à l'ouest et contre bas de la R.W2. Constantine Jijel. En raison de la pente abrupte, il a depuis roulé dans le lit même de l'oued où je l'ai revu, brisé en deux, en 1983 (pl. I.) »

Sur ce milliaire, des remarques touchent les qualificatifs de certains empereurs antonins cités dans cette dédicace à Caracalla. En effet, le surnom de Britanicus maximus n'est pas ajouté à Septime Sévère, la mention de la divinité pour Marc Aurèle a été omise, et Caracalla n'est pas proclamé Père de la Patrie.

Cette nouvelle borne pose la problématique de sa position par rapport aux voies romaines déjà connues et il convient donc , « de la situer par rapport aux voies antiques que nous font connaître l'Itinéraire d'Antonin et la Table de Peutinger »

Le milliaire de Skaïf, place une nouvelle bourgade romaine entre les sites déjà soupçonnés ou connus, respectivement, de Tucca (Henchi Labiod) et Cuicul (Djemila) et en même temps, « réhabilite la table de Peutinger ». Son auteur, poursuit encore, en précisant que, « la borne de la Respublica Vahartanensium, qui se trouve précisément au Nord-est de Tassadane et l'existence à Traïa, entre Tassadane et Skaïf, d'un bourg de quelques importance semble confirmer en tous points la réalité de ces voies ». Très fortement, et à bon propos, «tout en complétant les découvertes antérieures de L. Galand et de P. Salama, le milliaire de Skaïf permet donc d'esquisser un schéma de réseau.»


Inscription Transcription & Description

I. Le milliaire de Skaïf


© Photo J. Mermet 1979

Inscription gravée dans une pierre de 1 m de longueur, 0 m 58 de largeur et 0 m 57 de hauteur. Les lettres relevées par F. Morizot sont régulières et possèdent 5,5 cm de hauteur.

P. Morizot a envisagé la restitution simplifiée suivante :


Imp(eratori) Caesari Aurelio /
Severo Antonino Aug(usto) pio, felice, divi Septimi Seve/
ri Pi(i) Arabici, Adiabenici, part(hici) max(imi) et Juliae Doma(nae) matri castrorum/
et Senatus et patriae filio/
et M(arci Antonini pii Ger(manici)/
Sarmatici nep(oti), divi Antonini Pii pro/
nep(oti), divi Hadriani adnep(oti), divi Traj/
ani Parthici et divi max(imo) Germanico max(imo) pont(ifici) max(imo)/
trib(uniciae) pot(estatis) XVIIII imp(eratori) III, co(n)s(uli) IIII, proco(n)s(uli), r(es) p(ublica) Vaharta/
nensium miliarum/
Constituit.

Titulatures et datation

Cet hommage à Caracalla est écrit d'une manière courante, très ressemblante aux dédicaces connues dans les respublicae de Sitifis et de Cuicul. On y a inscrit les parents de l'empereur Septime Sévère, sa veuve Julia Domna et les 5 empereurs de la dynastie des Antonins, « ancêtres supposés de Caracalla ». Puis viennent les surnoms et les titres de l'empereur qui gouverne. Et c'est la mention de la XVIIIIème puissance tribunicienne qui nous livre une date approximative de cette inscription, que l'on peut circonscrire entre le 10 décembre 215 et le 9 décembre 216, année précédent le décès de l'empereur.

Les initiateurs de cette dédicace appartiennent à une respublica totalement inconnue, il s'agit de la « Respublica Vahartanensium ».

Population et toponymie

Le terme vahartanene n'est pas étranger à ce territoire limite entre la Maurétanie et la Numidie. On connaît par exemple le Kastelu Vartan, 30 km au sud de Sétif; le Castellum Vanarzanense, à Ksar Tir, et à 4 km du précédent. Ces deux mots phonétiquement proches furent sujets à de longues dissertations étonnantes depuis des générations d'archéologues, qui ne nous concèdent pas la largesse intellectuelle voulue pour pouvoir les traiter maintenant.

Mais nous nous intéresseront bien volontiers au « vocable Wartan transcrit également Ouartane, en Tunisie où, il désigne une tribu nomade de la région du Kef, d'origine berbère, bien qu'elle soit de nos jours arabophone ». On retrouve également dans la région de Jijel, « le toponyme Ouartane, un piton de 1200 m d'altitude entre le Djebel Tafortas et l'oued Itera, et l'ethnique Ouartène, nom d'une mechta située à 5 kms à vol d'oiseau au sud de Chekfa ». Et l'on peut constater que « l'un et l'autre sont situés dans un rayon d'une vingtaine de kilomètres autour de Skaïf ».

Il paraît évident que les nouveaux arrivants romains dans la région de Skaïf auraient évincés les populations locales tout en conservant probablement le nom de leur tribu. De gré ou de force, ils ont établis peut être un pagus indépendant des colonies avoisinantes. A fortiori, quand il y'a manque de preuves d'une relation juridique établie.
D'après les épitaphes recueillies aux alentours de Skaïf,« la faction dirigeante de cette communauté semble constituée par un petit nombre de citoyens romains, membres de la Quirina tribu qui est celle de la confédération cirtéenne. Deux gentilices Titurnius et Vibennius receuillis à proximité ont des attaches avec l'Espagne, phénomène que l'on est tenté de rapprocher de l'origine espagnole de certains compagnons de Sittius. Plusieurs cognomina, de leur côté évoquent une proche souche africaine ».

En conclusion, « il apparaît donc qu'à l'époque musulmane comme à l'époque romaine, le vocable Ouartane est attesté dans une aire fort large, avec d'indiscutables attaches dans la région montagneuse située dans la courbe de l'oued El Kébir ».

Relation de la borne de Skaïf avec le réseau routier

La borne de Skaïf ne mentionne aucun chiffre de distance, ni en haut, ni en bas. On ne connaît donc, ni son point de départ comme dans la majorité des milliaires, ni son point d'arrivée tel qu'il en soit fait mention dans certaines bornes.

Il convient donc de la mettre la mettre en rapport avec les voies antiques que nous font connaître l'Itinéraire d'Antonin et la Table de Peutinger.

  1. Itinéraire d'Antonin:
  2. Sitifis XVI - Satafis XVI - Ad Basilicam XV - Ad Ficum XXXIII - Igilgili

  3. Table de Peutinger
    • a. Trajet ouest:
    • Cuichul (pour Cuicul) - XI - Mopti Municipium - XXVII - Ad Ficum - XV - Ad Basilicam - XV - Choba - XXXVIII - Igilgili;
      avec une variante nettement plus courte : Ad Basilicam - XXXIII - Igilgili.
    • b. Trajet est:
    • Cuicul - LX - Tucca - XLVI - Igilgili = 106 milles soit 156 kms 774.

Nous n'allons pas détailler l'analyse faite par P. Morizot à propos des itinéraires antiques à la faveur des nouvelles données, comme la reconnaissance de Mopti, les inversions connues des positions d'Ad Ficum et d'Ad Basilicam, le nouveau jalon dressé sur la voie Tucca à Henchir Labiod et Cuicul (Djemila) à Skaïf et l'étape de mechta Terfia où ont été découverte les milliaires indiquant le 22 milles ab Igilgili soutenant la variante courte de Peutinger ad Basilicam - Igilgili.

Nous proposons de résumer le tout dans une carte où sont mentionnés les itinéraires antiques avec les propositions faites par P. Morizot.

ItinérairesLes itinéraires antiques D'après une carte étable par P. Morizot

Somme toute « la borne de la Respublica Vahartanensium confirme en tout points la réalité de ces voies », conforte surtout l'itinéraire est Cuicul - Igiligili de la Table de Peutinger

Relief et populations

Le relief tourmenté du pays de Jijel a fortement empêché la présence d'une forte romanité. Le fait est remarquable à travers toute la chaîne montagneuse de la Petite Kabylie. Mais sitôt le col de Fedoules franchi, on se retrouve avec un paysage assez dégagé où l'on peut rencontrer plusieurs ruines romaines avec des inscriptions nombreuses. Le col de Fedoules est réputé par la fameuse inscription du rex gentis Ucutaman (C. 8379 = 20216), il marque vraiment la limite entre deux mondes. L'un au nord forestier et montagneux avec une forte pluviométrie, l'autre au sud, agricole, plus humanisé dévoilant un paysage de type méditerranéen. Au nord, le paysage archéologique est semble-t-il de fraction proto-berbère, le « néant romain » est supplanté par « quelques inscriptions libyques, des dolmens, des tombeaux creusés dans le roc ».

Au sud de Fedoules, P. Morizot étudia une série d'épitaphes relevées par des médecins coopérants en poste dans la wilaya de Jijel, le docteur Jocelyn Mermet, le docteur François Morizot et le docteur Michel Sanbussy. Travail consigné dans un document intitulé : Inscriptions de la Respublica Vahartanensium. C'est la série épigraphique de R'dir es Selam (A.A.A., f.8, n°103), de Mechta Aïn Safsaf (A.A.A., f.8, n°110), celle à l'ouest de la Mechta Beni Bou Redja (A.A.A., f.8, n°108), celle au pied de Sidi Sandellouz (site 107). En plus de l'important milliaire de la respublica vahartanensium, et la dizaine d'inscriptions déjà connues grâce au C.I.L. VIII, tout une quinzaine d'autres inscriptions ou de morceaux d'inscriptions furent décrites.

Nous y reviendrons plus tard.

Karim Hadji
Sources:
  • Morizot P., Les inscriptions de la Respublica Vahartanensium, B.C.T.H., n.s.22, années 87-89, Paris, 1992, p.83-114.

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