jijel-archeo

jijel-archeo

Jijel, Archéologie d'un espace

 


Archéologie

« Le passé n'est pas derrière nous, il est sous nos pieds » Proverbe arabe

jijel-archeo

Mosaque d'El Akbia 2012 | El Milia | @t jijel-archeo

La mosaque d'El Akbia retrouve El Milia

La mosaque d'El Akbia La mosaque d'El Akbia

Les recherches que Pierre Morizot et moi-mme avons menes sparment1 sur les vestiges archologiques de la basse valle de l'Amsaga, c'est--dire entre le Hammam des Beni Haroun et la mer, m'ont conduit revoir le compte rendu de la dcouverte d'une mosaque faite en 1895 par Charles Mntret, administrateur de la commune d'El-Milia et publie dans le Recueil de Constantine de l'anne suivante2.

Dans ce compte rendu, Charles Mntret signalait qu'au dbut de l't 1895, aprs de fortes pluies, l'on avait dcouvert El Akbia, douar situ 18 km au sud d'El Milia, un fragment de carrelage dans le sentier qui conduit de l'An El-Akbia la mechta Amidj en traversant les jardins 3. Aprs quelques dblaiements, une premire mosaque, marque par un A sur le plan qu'il a dress du site, assez grossire et non figurative, fut dcouverte. Au dbut du mois d'aot 1896, le Dr Bonaf, mdecin El-Milia, entreprit une fouille qui dgagea une partie d'une autre mosaque (les carrs 1, 2, 5 sur le plan de Mntret), avec un encadrement compos de deux bandes fines de mosaque , l'ensemble tant orient l'Est. Le 21 aot, le Dr Bonaf et Ch. Mntret s'associrent pour dgager entirement les neuf panneaux de cette mosaque principale et en prirent une photographie.

La Grande Mosque d'El MiliaLa grande mosque d'El Milia

Frapp par l'intrt de cette dcouverte, P. Morizot adressa ce compte-rendu J-P. Darmon (prsident, de 1988 2004, de l'Association internationale d'tudes de la mosaque antique) en lui demandant si cette mosaque tait connue. En rponse, celui-ci nous indiqua que la mosaque d'El Akbia tait effectivement recense sur l'Inventaire des mosaques de la Gaule et de l'Afrique (1909). Elle avait t enleve et transporte au dbut du XXe sicle El Milia, dont le douar d'El Akbia dpendait administrativement. En l'absence d'un muse dans cette petite bourgade, elle avait t dpose dans la grande mosque d'El Milia. Il nous paraissait douteux qu'elle y ft encore. Nanmoins, sur la base de ces indications, je me rendis la mosque d'El Milia (situe 60 km l'est de Jijel). Grce l'obligeance du responsable de la mosque, grande fut ma surprise et non moins forte mon motion lorsque je retrouvai, derrire un grand rideau blanc, la mosaque d'El Akbia, que je ne croyais pas aussi grande et aussi superbe.

Celle-ci se prsente comme un rectangle de 3,50m de largeur sur 4m environ de longueur, si l'on compte la partie reste couverte d'un enduit blanc, qui cache probablement le dessin umbelliforme dterr par Mntret dans le demi-cercle du mur nord. De son dcor polychrome, se dgage une atmosphre digne d'une œuvre pointilliste ou les ocres et les marines s'associent agrablement. On y dcouvre sur un fond bleu fonc, des animaux marins (poissons, dauphins, cphalopode, coquillages), et d'autres animaux terrestres, tels que des oiseaux et serpent. Les ocres dominent dans les tableaux d'angles cratres et le panneau central.

Un cratre d'angle

Cette redcouverte inattendue m'a permis d'entreprendre une nouvelle interprtation de l'ornement antique. La mosaque d'El Akbia est divise en neuf parties. Elle est encadre de deux bordures dcores de torsades et de frises rectilignes. Ces belles bordures sont absentes sur deux cts.

Un cratre avec feuillage en pyramide

Aux quatre coins, des panneaux reprsentent des cratres avec des pyramides vgtales et des feuillages particulirement bien rendus. Les feuilles composant la pyramide, regroupes par deux ou trois, sont lancoles avec une couleur allant du gris-vert au vert olive, elles sont termines en pointe d'une teinte plus claire. Deux tiges s'lvent de chaque ct de la pyramide. La plus dense en feuillage suit la pyramide. L'autre, est plus effeuille ; une de ses branches retombe en volutes sur un des flans du cratre. Leurs pointes de feuilles sont par contre noires.

Les scnes animales qui occupent quatre tableaux ont un fond de dcor d?un dlicat bleu marine. Les animaux aquatiques sont principalement reprsents dans trois panneaux : il s'agit d'une torpille, d'un poulpe, et probablement d'une murne. Sur le quatrime seul apparat un animal terrestre, une cigogne tenant dans son bec un serpent. En tout, on y dnombre 38 animaux : une torpille, un poulpe, une murne, une cigogne, complts par 23 coquillages, 2 oiseaux, 6 autres poissons, 2 dauphins et enfin un serpent. Les coquillages sont reprsents par des cœurs, les flots indiqus par des traits briss. Paradoxalement, c'est le tableau figurant un animal terrestre qui possde le plus grand nombre de coquillages (8), le double de celui de la torpille ou de la murne. Ce dcor rappelant les scnes aquatiques est connu ailleurs en Afrique du Nord et les espces figures sont communes sur le littoral de la Mditerrane et plus particulirement celui de Jijel.

Le panneau central est un carr entour par un fin cadre de deux lignes de cube noir dtruites par endroit et tapiss sur chaque ct d'une ombelle. Dix pdoncules aux couleurs beige et ocre dmarrent du centre de chaque ombelle. Les arcs de cercles qui s'amorcent de chaque coin pour former l'ombelle, dlimitent un espace central en forme de carr concave. Ce dernier renferme un panier oblong fait de lanires croises avec anse ou lanire, trois petites fleurs en ombelle, une coupe et trois coquillages.

J.-P. Darmon, invit commenter ces photographies, a bien voulu nous indiquer qu' son avis la mosaque d'El Akbia [tait] de belle qualit, le volume des cratres [tait] bien rendu, les feuillages [taient] habilement traits. Mais les figurations [taient] assez sommaires .

Plusieurs mosaques de l'Afrique du Nord datant du troisime sicle dpeignent des scnes de pche ou de chasse. Le type de scne voquant l'espace aquatique et les animaux qui le peuplent, y est galement frquent. Pour la mosaque d'El Akbia, un tel dcor pourrait convenir une piscine ou des thermes, sans exclure qu'il puisse s'agir d'une salle de rception de type triclinium (tout dpend du contexte architectural).

Le motif du tableau central, qui est un panier4 servant peut tre porter le poisson, conforterait le caractre aquatique des autres panneaux. Moins proche des paniers pain, il aurait galement pu servir aussi bien pour le transport des fruits et lgumes que de poissons ou tre utilis pour transporter des aliments l'occasion d'une partie de pche ou d'une partie de campagne5.

Si l'on excepte la dcouverte jadis, dans la vieille ville de Jijel, d'une mosaque reprsentant une panthre6 et aujourd'hui disparue, la mosaque reprsentations animales d'El Akbia est la premire que l'on connaisse dans la rgion. Celles trouves prcdemment Jijel (Igilgili) et Ziama (Choba) sont en gnral gomtriques ou reprsentent des scnes de la mythologie ; elles sont toutes entreposes dans des muses en dehors de la wilaya (Bjaa7, Skikda, ...).

Il est en tout cas trs heureux que cette mosaque soit reste intacte jusqu' nous plus d'un sicle aprs sa dcouverte. Comme il n'existe aucune mosaque au muse de Jijel, celle d'El Akbia, qui ne ncessiterait qu'une lgre restauration, pourrait combler ce dficit. Si l'on arrive effacer la teinte bleue8qui envahit en divers endroits le dcor, et restituer grce un enduit naturel, les joints dans leur coloris d'origine, cet exemplaire exceptionnel de mosaque retrouverait sa splendeur initiale. Ce pourrait tre le dbut d'une collection de mosaques indite pour le muse de la wilaya, et un atout supplmentaire pour ce type de vestiges, qui en Algrie subit le plus de dgradations. On rappellera le constat fait par Stphane Gsell, qui au tout dbut du XXe sicle, s'inquitait dj du sort des mosaques algriennes et disait : nulle part, on a trait ces œuvres prcieuses avec moins de respect qu'en Algrie ; bien peu d'entre elles ont t enleves et ont pu trouver un asile dans des muses ; des monuments d'un grand intrt sont aujourd'hui compltement perdus, d'autres ont subi des mutilations fort graves 9.

Le muse de Jijel, s'il s'attelait rhabiliter cet art dcoratif, en procdant par ailleurs la restauration de la mosaque gomtrique trouve Choba (qui fut longtemps entrepose dans la cour du sige de la commune de Ziama-Mansouriah), et celle de Dar El-Batah, tout aussi ignore, possderait ainsi trois spcimens significatifs de l'art de la mosaque, qui passe, selon Victor Waille, pour avoir t l'art le plus florissant de l'Afrique romaine 10.


Karim Hadji
Chercheur indpendant


Pour voir d'autres photos, allez dans :

Diaporama de la mosaque


Notes
  1. Dans ce cadre, nous avions visit en diverses occasions les ruines d'Henchir el Abiod, supposes tre celles de la ville de Tucca et la petite ncropole d'An Kebira qui leur fait face sur la rive orientale de l'oued el Kebir.
  2. Mntret (Charles), Ruines d'El-Akbia (commune mixte d'El-Milia) [mosaque] , Recueil des notices et mmoires de la Socit archologique de la province de Constantine, vol. 30, 1895-1896. p. 218.
  3. Le douar El Akbia comprenait trois villages (Bniha, Amidj et El Akbia). Si le nom d'El Akbia fut assign l'ensemble du district aprs 1869, c'est qu'il tait le mieux loti : on y trouve une source abondante et de meilleures terres. Cf. Mahfoud Bennoune, El Akbia, un sicle d'histoire algrienne 1857-1975, OPU, Alger, 1986. C'est cependant l'emplacement du petit village d'Amidj, compte tenu d'un relief plus favorable, que les colons romains se sont tablis et que l'on a dcouvert la mosaque dite mosaque d'El Akbia .
  4. Une mosaque de Carthage, du premier ou deuxime sicle, provenant probablement d'une salle manger (triclinium), reprsente un panier de poissons ct d'un panier de fruits. Ressemblant celui de la mosaque d'El Akbia, le panier fruits est plus allong que celui du poisson ; tress diffremment, il porte une anse flexible. Il pourrait se prter tre port en bandoulire si l'on se fie la longueur de la lanire.
  5. Dans une autre belle mosaque Rome, datant de la fin du IVe sicle, couleur d'or, on voit un homme portant une tunique courte raye verticalement, finissant de remplir de fruits un panier en osier. Le panier oblong est tiss de deux manires ; des lanires croises, prenant une assez grande largeur, intercales dans d'autres horizontales. Une anse noire semble se dessiner bien que l'homme ne semble pas l'apprhender.
  6. GSELL (Stphane), Les monuments antiques de l'Algrie, tome 2, Paris, 1901, p. 106.
  7. BALLU (Albert), signale dans le BCTH, 1914, p. 281, le transfert de la mosaque de Ziama, figurant les noces de Thtis et Ple, au muse de Bougie (Bjaa).
  8. Lors de la restauration de la mosque dans les annes 80, on a malencontreusement peint en bleu le dcor de la mosaque, croyant sans doute bien faire, puis on a mont un long et lourd rideau afin de soustraire l'image au regard des fidles.
  9. GSELL (Stphane), ibid, pp. 100-101.
  10. WAILLE (Victor), Fouilles de Cherchel (1902-1903), Rev. af. XLVII, 1903, p. 100.
P.S.
  • Cet article sera, s'il est accept, publi dans un journal algrien et fera l'objet d'une publication dtaille dans une revue spcialise

jijel-archeo © juin 2012


 

 
Imprimer| Haut de page| Retour| Ajouter aux Favoris| jijel.archeo@gmail.com

Site réalisé et édité par Archeonat & Jijel-Archeo - © Copyright 2006-2016 Tous droits réservés. Aucune partie de ce site ne peut être reproduite, stockée, copiée ou transmise par aucun moyen, sans une autorisation préalable de l'éditeur, sauf pour le seul usage personnel ou scolaire. All right reserved. No part of this publication may be reproduced, stored in a retrieval system, or transmitted in any form or by any means, electronic, mechanical, photocopying, recording or otherwise, without prior written permission of the publisher, except for only personal use or school. Recherche et référencement